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Yoann Richomme : « Damien Seguin est en train de devenir une légende du sport »

IMOCA – Vendée Globe – Certains marins bâtissent leur réputation grâce au Vendée Globe et touchent de nouveaux fans aux quatre coins du monde. C’est le cas de Damien Seguin qui, né avec une seule main, réalise une course incroyable, allant jusqu’à bluffer sa propre équipe.

Agé de 41 ans, marié et père de deux enfants, Damien Seguin a débuté brillamment sa carrière sportive en tant que marin paralympique, remportant pas moins de trois médailles dont deux en Or et cinq titres mondiaux. Il a évolué ensuite vers la course au large en solitaire et en double, où sa progression a été fulgurante avec deux participations à la Route du Rhum et trois participations à la Transat Jacques Vabre.

A la barre de son IMOCA rouge et gris, Groupe APICIL, un plan Finot-Conq de 2007, personne, à l’exception éventuellement de Damien lui-même, n’aurait imaginé qu’il serait dans le groupe de tête de ce Vendée Globe et en pole position des anciens monocoques à dérives droites.

Pourtant, Damien qui navigue toujours avec la même intensité et la même joie de vivre, a bien réalisé ces deux exploits en s’affirmant comme l’un des acteurs les plus réguliers en tête de flotte. Alors que les leaders remontent l’Atlantique sud au large des côtes brésiliennes, Damien pointe en cinquième position avec un peu plus de 50 milles de retard sur le nouveau leader, Charlie Dalin (APIVIA). Il navigue aussi deux places devant OMIA-Water Family (7ème), le deuxième non-foiler du classement, mené par Benjamin Dutreux (à 160 milles du leader).

Avec encore 4 400 milles à parcourir, Groupe APICIL est en bon état et le moral est au beau fixe pour Damien qui est fin prêt pour la bataille finale jusqu’à la ligne d’arrivée aux Sables d’Olonne. Damien a désormais toutes ses chances de monter sur le podium et une place dans les six premiers lui semble déjà acquise. Un tel résultat sportif serait un exploit pour ce marin qui veut d’abord démontrer que, malgré son handicap, il est capable de se battre aux côtés des meilleurs athlètes au monde.

 

Damien Seguin et Yoann Richomme à l'arrivée de la Transat Jacques Vabre 2019

Skipper expert dans le monde de la course au large, Yoann Richomme compte parmi ceux qui connaissent le mieux Damien. Les deux hommes naviguent régulièrement ensemble depuis une dizaine d’années et Yoann a aidé à préparer Groupe APICIL pour ce Vendée Globe. Le co-équipier avoue que la performance de son ami l’a surpris, en soulignant que le projet de Damien ne profite pas d’un très gros budget et que finalement peu de monde étaient à ses côtés lors des modifications effectuées sur le bateau et lors des préparatifs d’avant-départ.

Interrogé par la Classe IMOCA, Yoann Richomme précise que « L’objectif durant les deux mois qui précédaient le départ était de boucler le tour. Je peux vous assurer qu’il n’y avait pas d’autres objectifs. Bien sûr, Damien allait faire de son mieux, mais pour nous, il s’agissait surtout d’assurer la fiabilité du bateau. On ne s’attendait pas à le voir aussi bien placé dans le classement ».

Yoann a été sérieusement impressionné par la capacité de Seguin à égaler – et à devancer même sur de longues périodes – le marin le plus expérimenté de la division non-foiler. Il explique « C’est une chose d’être près des leaders, mais être devant Jean Le Cam, la référence dans cette catégorie, relève de l’exploit. Une chose est certaine, Damien a réalisé une performance remarquable. Cela m’impressionne et je suis vraiment heureux de voir ce résultat. C’est est incroyable de suivre sa progression et je suis content d’avoir partagé la préparation de cette course avec lui ».

Yoann nous a offert un aperçu intéressant de la technique de Damien. Il précise que le marin basé à Port-La-Forêt n’a pas adapté la machine à ses besoins, mais a préféré s’adapter à la machine, à l’exception du moulin à café dans le cockpit, qui dispose d’une coque pour son avant-bras gauche. Il dispose aussi d’un petit ustensile, développé par lui, pour ouvrir ses paquets de nourriture lyophilisée.

« Il peut pratiquement tout faire comme nous. Lorsque vous naviguez avec lui, on oublie assez vite qu’il lui manque une main », ajoute Yoann, avant de souligner qu’un aspect important du handicap de Damien est que son bras gauche est intégral jusqu’au poignet, ce qui veut dire qu’il a appris comment l’utiliser pour manipuler efficacement des voiles et des bouts.

La clé de son ingéniosité réside dans sa capacité à toujours trouver le moyen de réaliser une tache que les marins valides effectuent sans réfléchir. « Par exemple »,explique Yoann. « il est capable de filer une drisse, comme s’il faisait cela une main après l’autre. Il fait un demi-tour autour de son poignet et quand on est avec lui, on voit à peine comment il fait. C’est un bon exemple de sa capacité à tout faire avec les moyens dont il dispose. Il est difficile de percevoir une différence par rapport à un marin qui dispose de deux mains. Il réussit à faire cela avec de petits mouvements ou avec un timing un peu différent, » précise le marin.« Il positionne parfois le bateau autrement ou il ralentit un peu plus, mais pas beaucoup, car il est ultra-compétitif ».

On constate facilement sa détermination sur ce Vendée Globe et l’on voit bien que Damien cravache jour après jour. Yoann confie que, parfois, son ami se met dans le rouge en s’épuisant au travail sur ces bateaux mais continue d’aller de l’avant. « Damien est quelqu’un d’agréable à vivre. On rigole en parlant de son handicap et de tout ce qu’il se passe dans le monde. Il a toujours une attitude très positive ».

A travers ses propres exploits et par le biais de son association Des Pieds et Des Mains, Damien Seguin essaie de montrer à ceux qui souffrent d’un handicap comme le sien, qu’il est possible de tout faire si on y va avec résolution et détermination. Il raconte souvent que ses parents refusaient de lui acheter des chaussures en velcro, préférant lui donner des lacets comme tout le monde. Le jeune Damien a dû apprendre comment faire une chose si facile pour les autres, et il a fini par réussir.

Yoann ne doute pas que, quoi qu’il arrive d’ici l’arrivée, Seguin a déjà laissé sa marque en se posant en exemple, notamment auprès des jeunes. « Je navigue avec lui depuis dix ans et le message qu’il transmet et sa capacité de convaincre m’impressionnent. Il devient une légende, une véritable légende du sport. Il se hisse dans cette épreuve à un niveau qu’il n’a jamais atteint auparavant. Et cela, c’est fabuleux, car j’ai bien vu le travail qu’il effectue en dehors de la compétition et le positif qu’il apporte aux autres grâce à l’exemple qu’il donne ».

Damien est également accompagné dans la vie par Tifenn, sa femme et la mère de ses deux enfants, qui le soutient à fond dans sa carrière de marin. Pendant qu’il s’occupe de sa course, elle gère les partenariats, ainsi que sa communication et la gestion de l’équipe. Quand cette course sera terminée, Yoann pense que Damien fera tout son possible pour acheter un IMOCA plus récent et à foils afin de participer à la prochaine édition de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe (en 2022) : « C’est ce qu’il souhaite faire », ajoute Yoann. « Il travaille dans cette direction, j’en suis certain ».

Yohann Richomme est lui-aussi un navigateur solitaire très talentueux qui a remporté la Solitaire du Figaro à deux reprises et notamment l’édition 2019. Il avait l’intention de participer à ce Vendée Globe mais a dû mettre son projet en suspens. Il a plutôt choisi de skipper un équipage international de jeunes marins sur le célèbre tour du monde en équipage avec escales, The Ocean Race, en 2022-23 (ouverte au VO65 et aux IMOCA). Et il commencera par retrouver la flotte IMOCA à l’occasion de la première édition de The Ocean Race Europe qui s’élancera en mai cette année.

Son bateau – l’ancien VO65 qui a remporté la dernière Volvo Ocean Race avec Dongfeng Race Team – court sous le nom de la Fondation Mirpuri, une organisation à but non lucratif qui s’engage à utiliser la voile pour mettre en lumière la crise environnementale à laquelle sont confrontés les océans.

Ed Gorman / IMOCA

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